Juin 2012 : Retour aux sources du Guiers Mort

Samedi 9 juin, plus d’une vingtaine de personnes se sont réunies pour le deuxième volet de ce Rendez-vous en Chartreuse d’un nouveau genre.


Comme pour le Guiers Vif, JEAN-PIERRE BLAZIN, archéologue des paysages, était notre accompagnateur et fédérait des intervenants issus de divers milieux.

A 9h45 nous étions tous présents sur le parking du hameau de Perquelin, à St Pierre de Chartreuse, pour le début de cette belle journée.

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GEORGES ICHTCHENKO, habitant de St Pierre de Chartreuse a ouvert cette randonnée.

LA VIE AU XIXème SIÈCLE : LE HAMEAU DE PERQUELIN

Au XIXème siècle, la vie des villageois ne s’organisait pas autour d’un centre-village comme aujourd’hui. Les hameaux, qui étaient très souvent construits par une famille, étaient quasiment autonomes et vivaient indépendamment les uns des autres.

A l’époque, St Pierre de Chartreuse comptait 52 hameaux et 1600 habitants. Aujourd’hui le village ne compte plus qu’un millier d’âmes !

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Le bâti est le miroir de l’activité agricole de ce hameau. Les familles possédaient en général 2 bâtiments, l’un pour l’habitation, l’autre était la grange.
On remarque également la toiture particulière à 4 pans, chacun des pans présentant une rupture dans la pente appelée coyau qui permet de renvoyer la neige plus loin lorsqu’elle tombe du toit.

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un toit avec coyau

Seuls quelques produits comme le tabac, le sel, parfois l’huile, étaient achetés. Les habitants produisaient tout ce dont ils avaient besoin.
On constate ainsi la présence d’un lavoir, qui servait une fois par semaine pour la lessive, et d’un four à pain.

Aujourd’hui, ce pré est utilisé comme zone d’atterrissage par les parapentes et des gîtes ont remplacé les fermes.

Georges nous explique que la plupart de ce qu’il nous a raconté lui a été transmis par Sidonie Baffert, née en 1908, qui a habité le hameau de Perquelin toute sa vie.

Le saviez-vous ?
L’origine de ce toponyme est mal établie, mais il semblerait que Perquelin soit le « pré qui est loin ». Ce nom aurait été donné par les habitants du bourg de St Pierre de Chartreuse à ces villageois.


Les pêcheurs étaient venus en renfort pour nous parler de leur passion.
- JEAN THIBAUT, président de l’AAPPMA du Haut-Guiers,
- PHILIPPE CROUZET, animateur à la fédération de pêche de l’Isère,
- ADRIEN BERTHOLIO, garde-pêche
- FRANCISQUE DESCOTTES-GENON, membre de l’AAPPMA du Haut-Viguiers,
Ce sont eux qui ont continué cette balade en nous faisant découvrir ce milieu aquatique.

LE GUIERS MORT : UN MILIEU AQUATIQUE DE GRANDE QUALITÉ

L’Association Agréée de Pêche et de Protection des Milieux Aquatiques du Haut-Guiers représente les pêcheurs et usagers du Guiers Mort depuis sa source à St Pierre de Chartreuse jusqu’à Miribel-les-Echelles, aux gorges de Chailles.

Cela représente un linéaire de 27km, pour le Guiers Mort, et de 25km, pour ses affluents, à gérer.
L’AAPPMA du Haut-Guiers a fait le choix d’une gestion patrimoniale des cours d’eau, ce qui signifie que l’Homme n’intervient plus, on laisse faire la nature.

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Depuis 30 ans, les associations de pêche sont devenues également associations de protection de la nature car l’Homme avait trop détruit les milieux naturels et les poissons disparaissaient.
Cela fait une dizaine d’années que l’AAPPMA du Haut-Guiers est précurseur dans beaucoup de domaines en France.

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Philippe Crouzet et Jean Thibaut

La rivière n’est que le reflet du bassin versant et de ce qui l’entoure directement. S’il y a une pollution, si des espèces végétales disparaissent… c’est toute la faune de la rivière qui est directement touchée.
En effet, les ripisylves, la végétation des bords de cours d’eau, apportent la nourriture à la microfaune (insectes, vers…) dont vont se nourrir les poissons. Elles sont la base de la chaine alimentaire des rivières.

Cette intervention s’est terminée par la découverte de quelques insectes, témoins d’une bonne qualité de l’eau, que les pêcheurs ont prélevé dans le Guiers Mort.

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En haut : larve de perle. En bas à gauche : larve d’éphémère. En bas à droite : sangsue

Le saviez-vous ?
Comme le milieu a été très dégradé, les poissons ont été pendant très longtemps introduits pour la pêche, sans respect pour les souches sauvages qui habitaient naturellement ces milieux.

Depuis quelques années, on constate que malgré ces introductions intempestives, la souche sauvage domine toujours les cours d’eau. Aujourd’hui, 98% des truites fario dans le Guiers Mort sont de souche méditerranéenne (souche sauvage).

On se rend compte qu’il n’est plus utile de réintroduire des poissons et qu’il vaut mieux laisser faire la nature !


Nous avons ensuite effectué un petit détour pour aller contempler une cascade au cœur de la forêt.

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Ce lieu est l’occasion pour JEAN-PIERRE BLAZIN de nous parler d’Héraclite, philosophe grec, qui constatait que
"ce n’est jamais la même eau qui coule et pourtant nous en voyons toujours la même image"

Il a également évoqué quelques expressions telles que :
- couler de source
- être clair comme de l’eau de roche...


Grâce à ANNIE DIJOUD, botaniste diplômée de l’école lyonnaise des plantes médicinales, nous avons découvert les propriétés de quelques plantes spécifiques des berges.

LES BERGES DU GUIERS : DES PLANTES SPÉCIFIQUES AUX PROPRIÉTÉS ÉTONNANTES

Tout d’abord, Annie nous a présenté la reine des prés (Filipendula ulmaria ou Spiraea ulmaria).
Il s’agit d’une plante herbacée, caractéristique des prairies humides et des bords de cours d’eau.

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Comme beaucoup de plantes vivant dans des milieux chargés en eau, elle représente l’eau source de vie et la résistance à l’eau destructrice. Elle a dû apprendre à gérer l’eau.

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Cette plante est utilisée pour lutter contre les problèmes de rétention d’eau, la cellulite, l’obésité...
Ce qui fait surtout sa renommée c’est la salicine qu’elle produit. En effet, cette substance est un puissant antalgique (qui lutte contre la douleur).
C’est d’ailleurs à partir de cette substance qu’un médecin créa un jour l’acide acétylsacilique plus communément appelé aspirine !

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Reine des prés

Plus loin sur le chemin, nous rencontrons le sureau noir (Sambucus nigra) et le sureau rouge (Sambucus racemosa) aussi appelé sureau en grappe.

Le sureau rouge est spécifique de la montagne et des endroits humides. Il est plus emblématique du lieu que nous découvrons que le sureau noir.

Le sureau est un arbuste compagnon. Il est comme l’ortie ou le chénopode Bon-Henri et vit à proximité de l’Homme.

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sureau noir, sureau rouge et sureau yèble

Sureau noir, sureau rouge et sureau yèble

De tout temps, le sureau a été un arbre de paradoxes.
- Ses fleurs sentent bon, mais ses feuilles dégagent une odeur désagréable.
- Il a un rôle protecteur mais on le retrouve dans des recettes de sorcellerie.
- Il est considéré comme symbole du passage de la vie à la mort, mais aussi de la mort à la vie.
- Il soigne les grippes, fait baisser les fièvres... Mais à trop forte dose, il a un effet purgatif qui peut être dangereux.

[(Note : Le sureau noir et le sureau rouge sont utilisés en cuisine et comme plante médicinale. Attention toutefois à ne pas confondre avec le sureau yèble dont les baies sont trop purgatives et qui est toxique !)]


Nous effectuons un dernier arrêt avec FABIEN HOBLÉA, maître de conférence à l’Université de Savoie, qui nous présente la géologie du Massif.

LA GÉOLOGIE DE LA CHARTREUSE : UNE HISTOIRE MOUVEMENTÉE

Arrêtés au bord du ruisseau, nous observons la source du Guiers Mort jaillir en cascade de la grotte. Cela est dû au fait qu’en amont, la pente est plus forte que là où nous nous situons.
La source se forme dans la grotte sur le versant nord de la Dent de Crolles.

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Les eaux peuvent s’infiltrer aussi profondément depuis le sommet car ces calcaires qui composent la Chartreuse possèdent 2 propriétés :
- ils sont fracturés
- ils sont solubles

Ces propriétés sont sont dues à l’histoire de ces roches.
Les calcaires se sont formés lors de la présence de la Thétys qui était l’océan recouvrant les Alpes actuelles. Elles se sont déposées en couches horizontales successives, créant ainsi des roches stratifiées.

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Il y a -30 millions d’années, commence la collision entre la plaque européenne et la plaque africaine. Le domaine sub-alpin auquel appartient la Chartreuse se trouve en bordure de massif et les roches subissent de fortes pressions.
De là, les roches vont se fracturer et se plisser plutôt que de se surélever.
C’est pourquoi les strates sous la cascade du Guiers Mort sont verticales.

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On peut traverser la Chartreuse à pied d’un bout à l’autre, en revanche, bien que le réseau souterrain de l’eau soit très développé, il existe de grands ensembles indépendants.

- les eaux qui tombent sur la Dent de Crolles alimentent le Guiers Mort
- les eaux qui tombent sur l’Aulp du Seuil alimentent, entre autres, le Guiers Vif
- les eaux qui arrosent l’Alpe et l’Alpette ressortent en versant oriental sur Chapareillan.

Le saviez-vous ?
A Saint Laurent du Pont :
- Le débit moyen du Guiers Mort est environ de 4,5 m3/s
- Le débit le plus faible observé est de 0,3 m3/s durant l’été 2003
- Le débit le plus important mesuré est de 119 m3/s le 07 juin 2002, soit l’équivalent d’une piscine et demi qui passe en une seconde !


Après cette matinée riche en découvertes, nous nous réunissons autour d’un pique-nique bien mérité.

En apéritif, Annie Dijoud nous fait goûter un délicieux "vin de mai".
Cette recette date du Moyen-Age et elle était préparée pour les mariages car elle rend les convives joyeux.
La coumarine est la molécule à l’origine de cet effet. Elle est produite lorsque les fleurs et feuilles de l’aspérule odorante (Galium odoratum) sèchent. Elle a des propriétés apaisantes et tonifiantes sans être dopantes.

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Aspérule odorante

Recette du vin de mai
- 1l de vin blanc
- 1 poignée d’aspérule odorante (fleurs) séchée depuis deux jours
- 60 g de sucre

Porter le vin et le sucre à ébullition. Rajouter la poignée d’aspérule. Laisser chauffer 30min. Filtrer.

[(Attention : très bonne pour la santé, la coumarine ne doit toutefois pas fermenter sous peine de devenir le composant principal de la mort aux rats !)]

Après cette petite pause, nous repartons vers la salle pour un bilan de cette journée.

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En chemin, Jean-Pierre Blazin nous fait une démonstration de sourcier très impressionnante et invite toutes les personnes intéressées à tenter l’expérience.

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Cette journée se termine par un retour en salle pour un bilan de ces deux sorties.

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Un dernier point sur le karst

Il a surtout été question de la gémellité des deux cours d’eau.

- L’Herrétang et le Cozon sont les affluents principaux du Guiers Vif
- L’Herbetang et le Couzon sont les affluents principaux du Guiers Mort
- Comme des frères jumeaux, l’un est plus fort que l’autre à la naissance : le débit aux sources du Guiers Vif est de 530 l/s, celui de la source du Guiers Mort est de 80l/s.
- Le retard est rattrapé plus tard dans la croissance : la longueur linéaire entre la source du cours d’eau et leur confluence est de 16km pour le Guiers Vif et 20km pour le Guiers Mort.

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On rappellera également que même si le karst est un milieu particulier et très important en Chartreuse, il ne représente qu’un quart de l’apport de l’eau pour les cours d’eau.


Merci à nos partenaires :
- La commune de St Pierre de Chartreuse qui nous accueille et met généreusement une salle à notre disposition
- L’ Agence de l’eau Rhône Méditerranée Corse

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